Situé à environ 140 km de Kinshasa, sur le plateau des Batéké, Ibi Village s’étend sur près de 220 km² et fut longtemps présenté comme un laboratoire de développement durable en RDC. Né d’une vision agroforestière moderne – associant plantations d’acacias, cultures vivrières, reboisement et activités génératrices de revenus – le site était devenu un symbole de lutte contre le changement climatique. En 2011, il fut d’ailleurs le premier projet privé congolais enregistré dans le cadre du Mécanisme de Développement Propre (MDP) des Nations unies.
Le projet incluait également des réalisations sociales majeures : école primaire, centre de santé, accès à l’eau, formation, apiculture, et une politique inclusive pour les communautés locales.
Mais ce tableau positif appartient aujourd’hui au passé. Depuis plusieurs mois, l’insécurité a transformé la concession en zone de non-droit. Des groupes armés identifiés comme des Mobondo y ont établi une présence durable, profitant du vide sécuritaire.
Une exploitation illégale et systématique des ressources*
Les Mobondo ont investi le centre d’Ibi Village, désormais vidé de ses infrastructures sociales. Ils ont érigé des bases et sous-bases autour de la concession afin de contrôler les mouvements et d’empêcher les populations d’y accéder. Leur activité dominante n’est ni agricole ni sociale : elle consiste en la coupe anarchique d’arbres plantés dans le cadre du projet agroforestier, destinés à être transformés en charbon de bois revendu à Kinshasa.
Cette exploitation illégale s’ajoute aux nombreux pillages dont les habitants ont été victimes : vaches emportées, chèvres volées, champs de manioc, de maïs, avocatiers et safoutiers totalement désertés.
Plus grave encore, plusieurs sources locales dénoncent une collaboration active entre des Mobondo et certains soldats incontrôlés. Une coopération qui faciliterait la sécurisation de l’exploitation illégale, le transport du charbon, et le partage des bénéfices issus du pillage.
Un otage brise le silence:
Craignant pour sa sécurité, un exploitant agricole de la zone, qui a accepté de témoigner sous anonymat décrit une situation encore plus troublante. Son récit éclaire les mécanismes invisibles qui alimentent l’insécurité à Ibi Village.
**« J’ai été pris en otage par les Mobondo il y a quelques mois. Après tous les tracas et les misères qu’ils m’ont fait subir, finalement, tôt le matin — parce que la prise en otage a commencé à 23h30 pour me libérer à 10 h — vers 5h du matin, ils ont eu une sorte de régal humanitaire, et ils m’ont dit ceci :tout ce que nous faisons, nous ne le faisons pas de notre propre autorité. C’est parce que nous sommes appuyés par des acteurs politiques.
Le commandant Mobondo sur place disait exactement ceci :
» Pensez-vous que nous puissions tenir plus de deux jours devant une armée formée, aguerrie, disposant de moyens financiers et logistiques, alors que nous ne fonctionnons qu’avec des machettes et des fusils de chasse ? Ce n’est pas possible ».
Il fait remarquer que les Mobondo ne peuvent pas résister devant les Fardc qui disposent des moyens importants.
Mais si les Mobondo sont là et continuent leurs activités, c’est parce que certains politiciens sont d’accord.
Il a ajouté : « Moi, en tant que commandant, avant de lancer une opération, je le fais toujours de connivence avec mon chef. Et aujourd’hui, cela se vérifie. Quand vous voyez les Mobondo aller attaquer des fermes, voler des vaches, ils se partagent les butins avec des hauts gradés ».
Maintenant qu’ils ont pillé tout ce qu’il y avait dans les champs, dans les maisons, même les fruits abandonnés sur les arbres — safous, avocats — qu’il n’y a plus de manioc, plus de maïs à voler, ils se rabattent sur les arbres.
Ils commencent à faire du charbon de bois, ce qui leur rapporte beaucoup, et ils se partagent les bénéfices avec certains responsables.»
Ce témoignage, d’une rare précision, corrobore plusieurs alertes déjà émises par des observateurs locaux sur des complicités entourant l’insécurité dans cette zone.
Une crise écologique, économique et sécuritaire
La situation actuelle à Ibi Village remet en cause :
🔴 La lutte contre le changement climatique
Des milliers d’arbres plantés pour capter du carbone sont détruits en quelques semaines.
🔴 Le développement rural
Infrastructures abandonnées, agriculture paralysée, populations déplacées.
🔴 La sécurité nationale
Groupes armés opérant avec une surprenante liberté, sous le regard passif — voire complice — de certains responsables étatiques.
🔴 L’image de la RDC
Un modèle exportable d’agroforesterie est devenu le théâtre d’une décomposition sécuritaire et institutionnelle.
Ibi Village, symbole d’un pays entre vision et abandon
Ce qui se joue à Ibi Village dépasse la seule question d’une concession agricole. C’est toute la contradiction congolaise qui apparaît : un pays à fort potentiel écologique, capable d’innovations reconnues sur la scène internationale, mais miné par l’insécurité, la corruption et les complicités informelles.
Face à cette situation, les populations locales appellent à une prise de conscience urgente, à une action publique déterminée, et à la restauration d’un projet qui fut jadis un exemple africain de développement durable.
Exacte-info.net

